LITTÉRATURE & MUSIQUE

LITTÉRATURE & MUSIQUE

ALEXIS RAGOUGNEAU
Opus 77
Éditions Viviane Hamy (septembre 2019)

Magistralement orchestré !

C'est toute une vie de musique qui aura soudé et déchiré la famille Claessens, qu'Alexis Ragougneau (Niels / Évangile pour un gueux) nous propose.

Nous sommes dans la famille Claessens, la fille Ariane narratrice flamboyante, pianiste virtuose internationalement reconnue et idolâtrée, nous délivre l’histoire de sa famille magnifique et dysfonctionnelle.

Le père tout d’abord, pianiste soliste mondialement connu, puis chef de l'Orchestre de la Suisse Romande, despote, destructeur et diabolique dans la toute-puissance abîmera et détruira toute sa famille.
La mère Yael, soprano jadis brillante, a sombré dans la dépression et dans la folie.
Le fils, David, violoniste brillant se retirera reclus en ermite à l’âge de 18 ans dans un bunker.

Le livre s’ouvre sur l’enterrement du père ; Ariane doit lui rendre un dernier hommage mais n’interprétera pas la marche funèbre traditionnellement attendue mais le concerto pour violon n° 1 en la mineur Opus 77 de Chostakovitch.

Pour ne pas déflorer l’histoire dramatique mais somptueuse de cette famille anéantie, je ne vais pas rentrer dans les détails ; sachez que le concerto pour violon n° 1 en la mineur Opus 77 est la clé et le personnage principal de ce livre crépusculaire, bouleversant, tendu comme un arc et rythmé par les notes de la musique avec un souffle exceptionnel.
Chaque partie représente l'articulation de l'Opus 77 (Nocturne ; Scherzo ; Passacaille ; Cadence ; Burlesque).

Roman noir, roman de la passion absolue, roman psychologique d’une écriture sublimée, tout y est pour en faire un grand livre, un merveilleux moment de lecture et d'écoute musicale. Quel talent !

DIANA EVANS
Ordinary People
Éditions Globe (septembre 2019)

C’est un roman extraordinaire sur des gens ordinaires qui nous raconte l’histoire de deux couples de la classe moyenne noire londonienne à la recherche d’un deuxième souffle ; Diana Evans nous livre avec son troisième roman une œuvre terrible et juste, dont le titre est emprunté à John Legend : "We are just ordinary people, we don’t know which way to go"

L'auteure dit s'inspirer de Tolstoï et en particulier de Guerre et Paix, où Tolstoï s’était donné pour but d’observer la vie d’une catégorie sociale précise à un moment historique déterminé. Ici l’auteure remplace les aristocrates russes et la campagne de la Grande armée par des individus de notre temps, hommes et femmes de la classe moyenne britannique, immigrés de deuxième génération ; ce roman se déroule sur un lapse de temps très court entre l’élection de Barack Obama à la Maison-Blanche et la mort de Michael Jackson.

Le texte dissèque avec une minutie effrayante et redoutable la déliquescence du sentiment amoureux, le processus de désamour, la dépouille de la passion en suivant l’évolution parallèle de deux couples d’amis londoniens : Michael et Mélissa, Stéphanie et Damian. Ils ont tous les quatre la quarantaine et se trouvent à ce tournant de vie que Diana Evans décortique au scalpel avec beaucoup de talent ; elle se réfère à deux autres livres de la littérature américaine qui ont fait un travail similaire : La fenêtre panoramique de Richard Yates paru en 1961 et Un bonheur parfait de James Salter paru en 1975.
Les grandes différences qu’il y a avec ces deux œuvres sont d’une part la sensibilité particulière que l’écrivaine attache à chacun de ses personnages à qui elle donne la parole chacun à leur tour nous donnant le sentiment d’être dans leur petite voix intérieure et dans leur parcours si compliqué de déliquescence des sentiments amoureux ; la deuxième différence est la couleur de peau de ses protagonistes. 

Le livre au rythme cadencé comme une partition de musique, est ponctué de part en part de références musicales qui donnent l’impression des rythmes de battements d’un cœur ; vous y trouverez tour à tour Snoop Dogg, Faith Evans, Q-Tip, Kriss Kross, JAY-Z, etc. Ce livre est un must have et un must read.

Vous en sortirez sans avoir pu le lâcher une minute chamboulés et bouleversés. Avec cette chronique au scalpel de la vie conjugale, Diana Evans, nous invite à nous interroger sur nous, nos histoires et le cas échéant comment nous pourrions avec si peu de choses, d’attentions à l’autre, de gestes, d’écoute, peut-être, éviter tout cela ? 

JEANNE BENAMEUR
Ceux qui partent
Éditions Actes Sud (août 2019)

"J'ai eu envie dans ce texte de m'approcher au plus près de ce qui doit basculer chez un être humain quand il doit quitter tous ses repères ?" Jeanne Benameur

UN REGARD NEUF POUR UNE VIE NOUVELLE 

Résumé :
1910 : Ellis Island aux portes de New York ; le rêve américain est à portée de main ou pas…
Un cargo débarque et nous allons suivre pendant un jour et une nuit une poignée de personnages migrants venus d'Europe, en attente de leur billet d'entrée pour les États-Unis.

Dans cet espace entre deux mondes, ils n'auront plus de repères, en particulier celui de leur langue maternelle ; ce moment entre parenthèses leur permettra peut-être de vivre des moments qu'ils ne se seraient pas autorisés par le passé et qui ne sauraient exister dans leur futur.
Vous croiserez Donato et sa fille Emilia, lettrés et érudits italiens : le père se réfugiera dans les textes anciens, et la fille, peintre, dans l'éveil des sens dans les bras d'un homme qui lui serait normalement interdit.
Gabor, l'homme de la route qui veut fuir son clan, musicien violoniste, gitan qui voudra tout quitter pour Emilia et qui sera, pour celle-ci, le chemin qui lui permettra d'accepter le passage de l'ancien au nouveau monde.
Esther, l'Arménienne dont toute la famille a été exterminée, rêve d'inventer les nouvelles tenues des libres Américaines, retrouvera le verbe grâce à Emilia.
Hazel la prostituée qui prépare obstinément son changement d'existence devra renoncer à l'homme qu'elle aime, Gabor.

En face d'eux, Andrew, New-Yorkais depuis plusieurs générations, photographe, sera le miroir de leurs désespoirs et de leur passé et, tel un révélateur, réussira par le prisme de son appareil photo à capter ce qu'il n'aura pas pu vivre, ce qui le relie à ses ancêtres, et il leur ouvrira de son côté l'acceptation enfin du passage vers le nouveau monde.

Tous leurs doutes, leurs peurs, leurs fêlures, leurs aspirations vont se croiser, se choquer, s'entrechoquer, se frôler, se caresser pendant un jour et une nuit dans ce no man's land et cet espace-temps suspendu charnel et incandescent.

Dans un style d'une sensualité et d'une densité inouïes, entre prose et poésie, Jeanne Benameur, nous parle d'elle. 
Elle est en effet née en Algérie et a émigré en France, à l'âge de cinq ans et demi, avec sa famille en raison des violences liées à la guerre d'Algérie. 

Le silence, le passage d'un monde à l'autre trouveront refuge dans la passion amoureuse ou la passion artistique ; que ce soit la photographie, la littérature, la peinture, la musique : quels beaux remèdes au silence.
C'est un texte magnifique, lumineux et bouleversant 

Merci à Jeanne, Françoise N. et Bénédicte M.

Extraits : 
"La douleur qui n'est pas écrite n'a pas de forme, elle peut envahir tout l'air et on peut en être envahi simplement en respirant." 

"Il sait que la parole est contenue face aux étrangers, que chacun se blottit encore dans sa langue maternelle comme dans le premier vêtement du monde. La peau est livrée au ciel nouveau, à l’air nouveau. La parole on la préserve." 

"Son aliment contre la monotonie des jours d’enfance c’était les textes des anciens. Il avait appris à lire comme on se jette à l’eau, d’un coup, de tout son être, avec l’appétit de ceux qui savent que c’est là et seulement là qu’ils trouveront leur vie."

"Le violon joue et la musique vient les chercher. Oh juste se laisser porter d’une émotion à l’autre, voyager. Esther a levé la tête. Le violon ici, c’est la vie soudain qui essaie de se frayer un chemin. Le violon dit qu’émigrer c’est espérer encore.
Avec vaillance.
Avec la force de ceux qui n’ont plus rien que leur désir.
Le violon dit que le désir est tout. Tout. Et qu’avec le désir on peut vivre…"

"On ne peut pas raconter la puissance de la musique mais on peut la voir éclairer les corps épuisés. Gabor réveille l’ardeur et il joue sans s’arrêter"

LLUÍS LLACH
Le Théâtre des merveilles
Éditions Actes Sud (mai 2019)

Mais quel roman solaire, quel plaisir de lecture ! Je vous invite à un voyage merveilleux et musical.
On va vous parler de la vie et de la mort d’un théâtre, de crime passionnel, d'amours interdits, du feu sacré de la vocation, des années de guerre civile et de dictature.
L'auteur, avec une légèreté de ton malgré les sujets graves et profonds abordés, met merveilleusement en scène, dans ce troisième roman, les deux combats de sa vie : la liberté et la musique. 
 
Roger Ventós, le fabuleux baryton que se disputent les plus grandes scènes du monde, voit le jour en 1939 à Sète, fruit de l’étreinte éphémère sur les plages d’Argelès entre un tirailleur sénégalais et une anarchiste espagnole exilée. Pour elle, ex-machiniste de théâtre dans l’ardente capitale catalane, s’ouvre une ère de privations et de solitude, à toujours tirer le diable par la queue, mais la musique est là qui va sauver l’enfant. À l’adolescence du garçon, sa mère est frappée par un mal incurable et l’envoie à Barcelone afin qu’il soit élevé par son oncle dans les coulisses du cabaret où elle a elle-même grandi : le Théâtre des merveilles. Entre mécanismes magiques, décors extravagants et danseuses légères, c’est là, parmi les membres bigarrés de la troupe, qu’il se découvrira une famille aimante pour l’aider à cultiver son inestimable don pour le chant ; et c’est de là qu’il partira conquérir le monde.

Le livre se présente comme une fausse autobiographie et offre une très belle réflexion sur la musique. 

N'hésitez pas à découvrir ses précédents romans, c'est une très belle plume avec un univers romanesque foisonnant ("Les yeux fardés" et "Les femmes de la Principal", tous deux publiés chez les éditions Actes Sud en version poche chez Babel).

LOLA GRUBER
Trois concerts
Éditions Phébus (janvier 2019)

Qu’est-ce qu’un bon livre ? Vaste question : un livre qui va vous émouvoir, vous faire sourire, rire, pleurer souffrir, un coup de poing, une caresse, une œuvre qui ne quittera plus ni votre âme ni votre cœur et que vous aurez envie de partager avec les autres ; il prendra également les couleurs de votre vie au moment auquel vous l’aurez lu : personnes autour de vous, lieu, humeur, mélancolie, joie, bonheur, tristesse mais à l'inverse imposera également une tonalité tout à fait particulière à ce que vous êtes en train de vivre. 
 
Les livres nous parlent de nous et sont un miroir conscient ou inconscient de nos réussites, de nos échecs, de nos aspirations, de nos amours, de nos pertes ; pendant un instant nous sommes ailleurs, plus loin, nous voyons plus grand, plus beau ; mais surtout cela nous permet de mettre en perspective à quel point la vie peut être belle no matter what ;
Je dédie cette rubrique à la ville d'Istanbul et à mon compagnon.

Née en 1972, Lola Gruber a publié "Douze histoires d'amour à faire soi-même" en 2005, suivi des "Pingouins dans la jungle"en 2009 et a mis sept ans pour écrire "Trois concerts".

Trois personnages, trois partitions, trois concerts. 

Clarisse Villain, 7 ans, surdouée, joue du violoncelle, elle entend tout, tout le temps, avec une seconde d'avance et est totalement inadaptée à la vie ; les mots se fraient difficilement un chemin vers elle mais la musique sera son premier langage comme une évidence.
Rémy Nevel est critique musical, médiatique et ambitieux ; il fera basculer le destin de Clarisse.
Viktor Sobolevitz, un des plus grands violoncellistes du monde, autrefois adulé puis devenu musicien maudit, s'est retiré de la scène et ne prend plus d'élèves. Il va pourtant finir par croiser le chemin de Clarisse, qui provoquera le hasard dès son plus jeune âge en devenant son élève et en partageant avec ce maître célèbre et misanthrope le même amour intransigeant de l'art. 
 
Entremêlant les "partitions" de ces trois personnages, Lola Gruber nous offre un roman d'initiation remarquable et bouleversant et nous livre aussi une réflexion sur notre soif de pureté et de reconnaissance.
 
Avec un style de narration à la deuxième personne du singulier, l'auteur tour à tour, s'adresse à ses trois personnages, aux caractères totalement différents et s'immisce dans leurs têtes et leurs âmes avec brio.
Ce livre se dévore comme un page turner, tournant les pages avec avidité, nous sommes séduits par la finesse des analyses et par un suspense redoutable.
 
Mais c'est avant tout une grande déclaration d'amour à la musique que nous livre l'auteur ; musique des mots, musique des maux, musique des notes ; et surtout une réflexion fine sur notre rapport à la vie à travers la musique celle qui se fait, se joue, se vit.
 
"Si vous laissez la musique vivre dans votre esprit, vous arriverez peut-être à sentir ce qui est juste." 
 
Je vous souhaite un magnifique et intense voyage musical. 

JEAN MATTERN
Le Bleu du Lac
Éditeur Sabine Wespieser (mai 2018)

Viviane Craig, concertiste célébrée, vit depuis des années une passion secrète avec James Fletcher, critique musical charismatique, quand un appel lui apprend le décès brutal de son amant. Au bout du fil, l’exécuteur testamentaire, l’invite à jouer lors de la messe de funérailles l’intermezzo n°2 de Brahms au piano.
Pendant le long trajet qui va la conduire à l’église, Viviane, stupéfiée d’avoir accepté sans réfléchir cette épreuve, laisse libre cours aux émotions qui l’assaillent. L’angoisse de ne pas parvenir à dissimuler son violent chagrin, voué lui aussi à la clandestinité, le ressac des souvenirs heureux, les confidences arrachées à l’homme énigmatique, qu’était James cohabitent en un fiévreux et hypnotique monologue intérieur.
 
C’est un très joli et très court opus que je vous propose cette semaine, Jean Mattern éditeur et romancier, a quitté l’Allemagne pour la France à l’âge de 20 ans afin "d’être lui-même" comme il l’exprime dans ses interviews. Si je devais résumer en une phrase ce texte, je dirais que c’est un livre sur le bonheur et l’évidence du sentiment amoureux. 

Jean Mattern, grand mélomane, a une écriture tout en retenue et subtile. En 120 pages la narratrice se souvient de cet homme libre à la "gueule d’ange" et "à la virilité majestueuse" de cet homme qui lui a prouvé qu’il était possible d’être parfaitement à sa place dans les bras d’un autre être humain, et ce malgré un mariage fait d’amour tendre en dehors de toutes considérations morales. 
 
Ce livre est un livre charnel, brûlant et un subtil hommage à tout ce qui compte pour l’auteur : la musique, la littérature, la psychanalyse et l’eau au pouvoir réparateur.

La musique qui accompagne ce livre de bout en bout permet à l’auteur de sonder les plis et replis de notre âme et de notre humanité. C’est un livre lumineux et délicat, un hommage à la vie, à l’amour et à la musique que je vous recommande très chaleureusement. 

PHILIPPE LE GUILLOU
La Route de la Mer
Gallimard (février 2018)
 
Un frère raconte sa sœur qui vient de disparaître, grande Pianiste spécialiste de Liszt, une gémellité mystérieuse et bouleversante, des paysages sauvages, la mer, l’Art, l’Amour et la Musique...
 
Je vous invite avec Philipe le Guillou aux délices d’une très belle écriture ciselée et raffinée, d’un univers délicat et tourmenté dans le même temps, à un récit riche, dense et mélancolique porté de bout en bout par une musique omniprésente.
 
Sur les bords de la Tamise où il est venu installer ses dernières sculptures, un homme écoute la Vallée d'Obermann de Liszt et se souvient de sa sœur qu’il vient de perdre, la pianiste Anna Horberer. Il revoit sa vie, dans l'ombre de cette femme brillante, très tôt éprise de piano, folle de Liszt et habitée avant tout par sa vocation d'artiste. Il revoit les lieux d'enfance et retrace l'itinéraire de sa sœur, crainte et admirée, une sœur qui savait capter les regards, les affections et qui lui a tout pris.
 
Ce roman est l’histoire d’une amitié fraternelle sans ambiguïté mais dont il est difficile de s’affranchir. Femme brillante, pianiste surdouée, elle se brûlera dans son art et les excès.
Professeur taciturne, il sublimera sa réserve et son homosexualité dans la sculpture sans jamais perdre de vue la carrière de sa sœur. Leurs vies sont liées, à travers la famille, l’enfance, l’art, la vie politique, les lieux, les paysages et la mer qui hante les pages de ce livre avec mélancolie et une grâce ineffable.
« L’on prétend que certains écrivains écrivent toujours le même livre. Il s’applique bien à Philippe Le Guillou qui, d’un roman à l’autre, déplace les pièces d’un même puzzle, composant des tableaux toujours différents à partir de motifs toujours identiques. Consciemment ou non, cette Route de la mer se structure autour d’une série d’oppositions sous-jacentes : le matériel et l’immatériel, l’art et la politique, la terre et l’eau, Le Havre et Paris, etc. »
Et bien tant mieux c’est ce que l’on appelle un écrivain et c’est pour notre plus grand bonheur !
Je vous invite vivement à lire du même auteur le splendide "Bateau brume".

SARAH QUIGLEY
La Symphonie de Leningrad 
Editions Mercure de France (juin 2015)

Nous sommes en juin 1941, le pacte germano-soviétique est brutalement rompu, Leningrad se retrouve encerclée. Le siège de la ville, qui va durer neuf cents jours, sera un des épisodes les plus cruels de la Seconde Guerre mondiale.
À Leningrad vivaient de nombreux artistes et parmi eux, le très célèbre compositeur Chostakovitch, qui travaille alors à sa Septième symphonie. Peu à peu, une terrible pénurie s’installe et la famine se fait sentir. Les bombardements se multiplient ; les hivers sont très froids. La mort est partout.
Staline qui surveillait étroitement les artistes, décide d'exfiltrer Chostakovitch et sa famille, de même que les musiciens du meilleur des deux orchestres de la ville. Le compositeur installé en Sibérie intègre dans sa Symphonie le bruit des canons, des bombes, des sirènes d’alarme ; une fois achevée celle-ci sera réintroduite clandestinement à Leningrad avec ordre de la faire executer par l’orchestre qui reste, celui de la radio, moins prestigieux, et dont les musiciens meurent de maladies et de faim.
L’idée de Staline est qu’elle soit jouée avec des haut-parleurs tournés vers les lignes allemandes. L’ennemi pensera alors : « s’ils sont encore capables de faire de la musique, c’est qu’ils ne sont pas près de se rendre. » Le livre s’achève au moment où la Symphonie va être jouée.
On sait que le subterfuge a fonctionné. Le siège de la ville a été levé.
 
Sarah Quigley, jeune romancière néo-zélandaise, s’est emparée avec brio de cette extraordinaire histoire vraie. Pratiquement tous ses personnages ont réellement existé, en particulier Karl Eliasberg, le fragile chef d’orchestre qui doit faire travailler ses musiciens dans des conditions épouvantables.
 
Ce livre est un hymne absolu à la vie, au milieu de tant de souffrances, se faufilent des traits d’humour, de joie et d’émotion bouleversants, et des moments de grâce absolue traversent le livre de part en part ;
 
Je me souviens d’avoir peiné à rentrer dans ce livre du moins pendant les 50 premières pages, je me souviens de l’endroit précis où j’ai lu ce livre et de la chaleur enveloppante de l’été en devenir, des gens précieux qui étaient auprès de moi à ce moment-là, et qui pour certains d’entre eux ont pu m’éclairer sur cette magnifique symphonie ; bref ce livre reste en vous longtemps, bien longtemps et cette symphonie vous transporte loin, très loin ;
 
A lire absolument.

Que vivent les Mots, que vive la Musique.
 
"Ce roman est comme joué par un orchestre où chaque instrument a son utilité, sa fonction, son rapport à la beauté de l'ensemble. Un roman où coule le sang des hommes et la revanche de l'art sur toute forme de barbarie."

GÖRAN TUNSTRÖM
L'Oratorio de Noel 
Editions Babel (1993)

On murmure que c’est l’un des livres préféré de notre Ministre de la culture.
Attention, c’est un livre pour lecteur exigeant, mais quelle récompense à l’arrivée : un chef d’oeuvre je vous dis. Je ne vous raconte rien… C’est obligatoire et merveilleux.

JAUME CABRÉ
Confiteor
Éditions Actes Sud (septembre 2013)

Je vous envie d’avoir à découvrir ce joyau de la littérature, une œuvre-monde dont le personnage central, un violon, nous permet de traverser des époques, des lieux, des histoires remarquables et inouïes, tout cela porté par une écriture à priori complexe, mais qui, après un petit effort de quelques pages, devient fluide et incandescente.
Juste avant de perdre la mémoire, Adria (un homme) se met à l’écriture d’une longue lettre à l’amour de sa vie, pour lui expliquer son parcours, ses décisions et surtout certains faits cachés, presque inavouables, qui ont marqué son existence.

Un violon, une médaille et un morceau de tissu sont les éléments clés de ce récit, prenant
et émouvant. Adria révèle le chemin parcouru. Adria Ardèvol est un jeune barcelonais, élevé par des parents exigeants, qui manifestent des attentes énormes pour leur unique enfant. Le père veut que son fils devienne un humaniste polyglotte et la mère veut faire d'Adria un virtuose du violon. 

Au centre de ce livre : Sara, la femme à qui s’adresse cette longue confession, ce "Confiteor" aux nuances musicales envoûtantes. 
Sara, la femme présente et même l’absente, celle qu’Adria aime par-dessus tout. 
"Confiteor" est un extraordinaire roman d’amour, l’histoire d’une passion dévorante, douce dans ses présences mais douloureuse dans ses absences. 
Mais aussi Bernat Plensa, l’ami fidèle.
"Confiteor" est un roman d’amitié !
L’amitié entre Bernat et Adria traverse le temps et les tempêtes. 
Sans oublier Lorenzo Storioni, luthier de profession, et bien évidemment, le violon ! "Confiteor", c’est aussi l’histoire de ce violon, personnage presque central du roman. 
Un violon, des musiques, tout le roman aurait pu être écrit sur une portée, aux vibrations des notes d’une sonate de Schuman ou d’un trio pour violon de Schubert.

Un violon qui nous transporte au XVIIe siècle où l’on tue pour le posséder mais aussi, au milieu des camps de concentration ... où la mort est aussi prétexte au vol, à l’extorsion. "Confiteor" est un roman musical ! C'est aussi une quête de la vérité, d’une vérité cachée derrière l’opacité de l’histoire et du présent. 

En plus des histoires d’amour et d’amitié, en plus des mystères qui entourent son passé, Adria nous révèle graduellement le long chemin parcouru pour découvrir la genèse de la fortune familiale ; c’est une véritable enquête culturelle à travers les siècles.
Adria garde jusqu'au bout une foi intacte en l'art et la musique, qu'il voit comme une "façon de s'entendre avec la vie, avec les mystères de la solitude, avec la certitude que le désir ne s'ajuste jamais à la réa­lité". 

FRANK CONROY
Corps et Âme
Éditions Folio (1993)

À New York, dans les années quarante, Claude est un jeune garçon qui passe son temps à ne rien faire. À six ans, il attend sa mère, excentrique, chauffeur de taxi. Il vit dans un appartement en sous-sol et n'aperçoit le monde extérieur que par le soupirail qui s'ouvre sur le séjour. Mais dans la chambre du fond, enseveli sous une montagne de vieux papiers, se trouve un petit piano désaccordé. En déchiffrant les secrets de son clavier, Claude va se découvrir lui-même : il est musicien.

Ce livre est l'histoire d'un homme dont la vie est transfigurée par un don. Son voyage, à l'extrémité d'une route jalonnée de mille rencontres, amitiés, amours romantiques, le conduira dans les salons des riches et des puissants, et jusqu'à Carnegie Hall...
La musique, évidemment, est au centre du livre - musique classique, grave et morale, mais aussi le jazz, dont le rythme très contemporain fait entendre sa pulsation irrésistible d'un bout à l'autre du roman. Autour d'elle, en une vaste fresque à la Dickens, foisonnante de personnages, Frank Conroy brosse le tableau fascinant, drôle, pittoresque et parfois cruel d'un New York en pleine mutation.
 
Corps et Âme est une histoire simple mettant en scène des personnages extraordinaires.
À travers ce livre, nous traversons deux décennies de l’histoire des Etats Unis. Mais le véritable moteur de ce merveilleux livre est la musique avec un grand « M ». La musique classique, le jazz, le be-bop, le blues, le boogie-woogie…
Avec Claude on écoute tour à tour Mozart, Schubert, Bach mais aussi Bartók ou Art Tatum.
 
Je vous envie si vous ne l’avez pas encore lu; ce livre est un régal et un émerveillement permanent d’émotions et de mélancolie.

ANDREÏ MAKINE
La Musique d'une Vie
Éditions Points (2004)

La Musique d’une vie est un texte court, un véritable poème, et une ode à la liberté; un texte sur la guerre, qui prend le temps d’éteindre un destin, une passion, une jeunesse et une flamme.
 
Sur un quai de gare en Sibérie : le train a six heures de retard. Le narrateur observe les voyageurs qui somnolent et entend soudain les notes lointaines d’un piano, perdues dans la nuit. Ces notes sont jouées par un vieil homme aux mains usées, Alexeï Berg, et s’achèvent dans ses larmes silencieuses.
 
Le temps de l’attente, Alexeï va raconter son histoire, retranscrite par le narrateur.
C’est l’histoire d’une longue fuite, pendant la guerre : alors qu’il a à peine 20 ans, la famille du jeune pianiste est déportée et celui-ci contraint de renoncer à des promesses de bonheur et de succès en tant que concertiste, afin de se cacher. Il empruntera l’identité d’un mort et, dès lors, ne vivra plus que comme un fantôme.

Le roman raconte aussi sa lente réappropriation de la vie, la redécouverte de l’amour.
Le piano aura le dernier mot. C’est un éloge de l’indomptable force de l’esprit, de la résistance intérieure ; et aussi une histoire pleine d’un charme profond, un petit joyau.

RICHARD POWERS
Le Temps où nous chantions
Éditeur 10/18 (2016)

Attention chef-d’œuvre, je pèse mes mots, et immense fresque autour de la Musique. Tout commence en 1939, Délia et David se rencontrent lors d’un concert. Délia est noire, fille d’un charismatique médecin de famille de Philadelphie, passionnée de musique
et dotée d’un talent réel pour le chant. David est blanc, juif allemand, et a fui l’Allemagne nazie pour se réfugier dans un pays qu’il ne comprend pas ; il est physicien et professeur à l’Université de Columbia. Une rencontre improbable qui n’aurait jamais dû avoir lieu et qui ne fut possible que grâce à leur passion commune pour la Musique. Contre l’avis de tous, Délia et David se marièrent.
Mais les difficultés qu’aura à surmonter ce couple mixte seront innombrables. Ils élèveront trois enfants et nous suivrons chacun d'entre eux tentant d'imaginer son destin aux États-Unis.
Ce livre couvre cinquante ans d'histoire américaine autour de la musique, omniprésente, véritable thème de ce très beau roman et personnage central et flamboyant de ce bouquin incontournable. Une écriture d’une beauté inouïe pour un livre d’une richesse extraordinaire. Des personnages magnifiquement bien campés, d’une grande humanité, d’une grande justesse. Après toutes ces années l’émotion est intacte; c'est magnifique : surtout ne pas passer à côté.

Pour les gourmands qui souhaiteraient découvrir d’autres œuvres de cet auteur, je vous le déconseille : ses autres livres ne sont pas à la hauteur de celui-ci.

BENJAMIN WOOD
Le Complexe d'Eden Bellwether
Éditions Zulma (2014)

Un petit mot tout d’abord pour souligner le travail formidable que font les éditions ZULMA , éditeur audacieux qui a le courage de sortir régulièrement quelques pépites très peu relayées par la presse et surtout que vous trouverez en 3ème ou 4ème rang dans le choix de vos libraires préférés.

Voici un premier roman très réussi, dense, intelligent et original autour de la musique.  

Cambridge, de nos jours : au détour d’une des allées du campus, Oscar est attiré par la puissance de l’Orgue et des chants provenant de la chapelle de King's College. Subjugué, il ne peut maîtriser malgré lui un sentiment d’extase à l'écoute de l’organiste : c’est le début
d’un engrenage diabolique. Dans l’assemblée, il rencontre Iris, qui est la sœur de ce virtuose : Eden Bellwether.
Eden ne joue que de la musique baroque, qui possède d’après lui de puissants pouvoirs hypnotiques et de guérison : ce livre mené tambour battant est doté d’une intrigue virevoltante à rebondissements permanents.

Une vraie réussite et une réflexion sur les frontières entre le génie et la folie, la manipulation et ses jeux pervers, autour de la musique, qui est traitée ici comme un personnage : axe vital et fondamental de nos parcours de vie.

KETIL BJORNSTAD : TRILOGIE 
(février 2008 / mai 2012 / novembre 2016)

Ketil Bjørnstad, né en Norvège en 1952 est pianiste, compositeur, auteur de chansons, biographe, et écrivain. Les amateurs de jazz, certains réalisateurs de cinéma (Jean-Luc Godard , Ken Loach ….) le savent depuis plusieurs décennies. Sa réputation de romancier, en revanche, est plus récente et date de la publication du 1er volet de ces 3 ouvrages La Société des jeunes pianistes, nocturne délicat dédié à l'adolescence éprise de piano et premier volume d'un ensemble romanesque consacré à Aksel Vinding ; un héros qui ressemble à l'auteur, puisqu'il est son contemporain exact : norvégien et musicien.

La Société des Jeunes Pianistes
C’est le nom que s'est donné un groupe d'adolescents passionnés, à Oslo, à la fin des années 1960. A la fois amis et rivaux, ils ont en commun l'amour de la musique ; pourtant, un seul remportera le concours du "Jeune Maestro". Tous vont subir une terrible pression de leur entourage, mais surtout d'eux-mêmes. La Société des Jeunes Pianistes est un roman initiatique, grave et subtil, qui évoque le désir, la vie, la mort.
L’Appel de la Rivière
Éprouvé par la mort de son grand amour, Anja Skoog, le jeune Aksel Vinding se met à douter de sa future carrière de pianiste. Dans le même temps, il se lance dans une relation avec Marianne Skoog, la mère d'Anja. L'Appel de la rivière est à la fois un roman sur les choix existentiels, les dilemmes moraux et un récit sur la place de l'art dans nos vies. Mais c'est surtout un magnifique roman sur la passion, le deuil et le chagrin.
A l'instar de La Société des jeunes pianistes, la grande qualité de L'Appel de la rivière tient à sa fluidité. Consacré à la transmission, à la mémoire du cœur, ce deuxième tome élargit le spectre des résonances comme on ouvre un piano à queue pour en libérer la sonorité.
Fugue d'hiver 
Après la mort de Marianne Skoog, Aksel Vinding tente de retrouver goût à la vie. Torturé par la culpabilité, il ne sait plus quelle voie suivre dans sa carrière de pianiste. Jusqu'au jour où il décide de couper les ponts avec tout ce qui le lie à Oslo et de partir pour la Norvège du Nord, dans l'espoir de trouver un nouveau lieu où ancrer sa vie. La rencontre avec Sigrun, la sœur de Marianne, sera déterminante. Sa présence va raviver non seulement le souvenir de Marianne, mais aussi tous les événements douloureux du passé.
 
C’est un récit bouleversant qui laisse une empreinte émotionnelle et musicale en vous, c’est une œuvre poignante, contrastée, nuancée, une musique éclatante.

"Histoires d'amour, histoire de deuil, histoires de musique, c'est à ce concert, en crescendo, que nous invite le Norvégien. Son roman est parfois feutré comme du Vermeer, parfois criant de douleur comme une toile de Munch." 

C’est incontournable et magnifique, virtuose en tous points. Pour celles et ceux qui ont la chance de découvrir cette œuvre, vous allez vibrer, pleurer, rire , être subjugués par le talent immense de ce grand écrivain. 
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